Un chef peut-il partager ses émotions avec ses équipes ?

Share on facebook
Share on google
Share on twitter
Share on linkedin

Sans que cela soit en lien avec son travail, une collaboratrice d’Eric s'est suicidée. De retour au boulot après un burn-out, celui-ci a bien du mal à se remotiver et ne sait plus comment se comporter avec son équipe.

DRH régional dans une grande entreprise du secteur des télécoms, Eric est de retour au travail après trois mois d’arrêt. «L’une de mes collaboratrices s’est suicidée, explique-t-il. Ce n’était pas sur le lieu de travail et aucune suspicion de harcèlement n’a pesé sur moi. Mais j’ai fait un burn-out.» Depuis qu’il a repris, il a beaucoup de difficultés à se motiver. Ses missions, comme les objectifs de l’entreprise, lui semblent dérisoires. «L’angoisse me prend le matin. J’ai du mal à aller au bureau. Et, quand je travaille, c’est comme si j’étais à distance.»
• A distance de quoi ?
De mes ressentis, de mes émotions. Et j’ai des coups de stress qui me paralysent complètement.
• A quoi ressemble la sensation que tu éprouves pendant les coups de stress ?C’est comme une brûlure dans l’estomac.
• Une brûlure dans l’estomac ? Et si cette brûlure était un signal qui délivre une sorte de message, quel pourrait être ce message ? Que je croyais que j’étais beaucoup plus solide. Que je n’ai pas, ou plus, à me mettre dans des états pareils, je ne suis plus un gamin. Je pensais avoir avancé plus que ça par rapport à certains événements.
• Cette brûlure semble avoir une assez mauvaise opinion de toi et du chemin que tu as parcouru dans ta vie d’adulte.Oui, sans aucun doute !
>> A lire aussi – Les émotions, nouvel atout du manager
• Peux-tu me parler de ton travail depuis ton retour ? Comment cette «histoire» est venue saper le sens que tu donnes à ton travail et absorber toute ton énergie ?Cela m’a remis en question dans ma fonction de manager d’une équipe, forcément responsable de ce qui arrive à chacun de ses membres et lié à eux par une relation affective… Ce suicide, je ne m’y attendais pas du tout. Je savais que ce n’était pas tout rose pour Stéphanie sur le plan familial, mais je n’osais pas trop lui en parler. Je pensais que, de la part de son chef, elle allait trouver cela intrusif. Quelque chose lui pesait, mais je ne lui ai jamais tellement posé de questions… C’était perso, je respectais.
• Le respect, c’est important ? C’est l’une des valeurs clés de ta façon de manager une équipe ? Oui, pour moi, c’est fondamental. Je connais beaucoup trop de managers qui ne respectent pas la vie privée de leurs collaborateurs. Ce qui est difficile, c’est trouver la bonne distance pour s’intéresser aux gens sans devenir intrusif.
• Comment as-tu communiqué avec tes collaborateurs sur le sujet depuis ton retour ?J’ai essayé de rester le plus… hermétique n’est pas le bon mot, mais le plus…
• Neutre ? Oui, le plus neutre possible. Personne ne sait que j’ai été violemment impacté par cette histoire.
• D’accord.Je n’ai pas partagé. Comme, tu sais, le canard qui reste… qui reste comme ça… digne, froid. Mais je sentais que ça bouillonnait et je me disais : «Oh la la, qu’est-ce qui se passe ?»
• Si tu pouvais écrire à cette jeune femme une lettre et la mettre dans une capsule temporelle pour lui envoyer avant qu’elle ne se suicide, qu’aurais-tu envie de lui dire ?(Larmes) J’aurais envie d’écrire : «Sois vigilante sur ce que tu vas porter sur tes épaules. Aucun job, aucune entreprise, aucune responsabilité ne justifie que l’on foute sa vie en l’air.»
• Est-ce qu’on peut considérer ça comme une position éthique dans ta vie de manager ?Oui. Je le pensais déjà avant, mais je le pense encore plus maintenant. Mais, hélas, je ne lui ai pas dit.
• Mais peut-être peux-tu le dire à d’autres, maintenant ? Traverser cette souffrance et ce sentiment de responsabilité t’a peut-être permis d’enrichir ta palette de manager ? Comment, de l’extérieur, pourrais-je voir concrètement la différence entre avant et après ? (Après un temps de réflexion) Je pense que j’aurais aimé partager mon expérience avec mon équipe ! Mais est-ce bien de le faire en tant que manager, je n’ai pas la réponse à ça… Il ne faut pas donner de signe de faiblesse. Qu’est-ce qu’ils penseraient de moi ?
>> A lire aussi – Comment faire de ses émotions des alliées ?
• Veux-tu qu’on creuse un peu ça ?On peut ! Oui, on peut !
• En quoi le fait de partager ton expérience avec ton équipe pourrait-il faire de toi un mauvais manager ? Par rapport à quoi, à quel modèle de «bon» manager ? (Silence)
• C’est une question compliquée parce que ça fait appel au mode d’emploi du «bon» manager, à la to-do list du «bon» manager. Mais repense aux valeurs de management que tu as mentionnées depuis le début de cet entretien : tu as parlé de respect, du sentiment de responsabilité et aussi d’une position éthique qui consisterait à prévenir les collaborateurs qu’«aucun job ne vaut que l’on fiche sa vie en l’air». Comment ces principes pourraient-ils se traduire en actions ?Mais, moi, je suis encore sur la question : est-ce que je me dois de partager mon vécu avec mon équipe ?
• Tu dis : «Est-ce que je me dois…» La question initiale était : «Est-ce que j’ai le droit.» Ce n’est pas tout à fait pareil. La réponse à la seconde question découle de la réponse à la première.(Après un temps de réflexion) OK, j’ai compris : «je me dois» parce que je le dois à Stéphanie, et si je le dois à Stéphanie, je le dois aux autres également, et si je le dois aux autres, cela me donne le droit. C’est ça que tu veux dire ?
• C’est exactement ce que je veux dire. Sauf que c’est toi qui l’as dit !Moi, ça m’aurait aidé de partager, c’est ce que j’aurais fait naturellement. mais est-ce que cela aurait été bien pour l’équipe ? Ils étaient déjà en deuil, il fallait leur donner une image de force, de celui qui garde le cap…
• Qui dit ça ? Comment peux-tu le savoir ?Pfffff… c’est sûr. Sans l’avoir fait, on peut pas savoir.
>> Notre service – Vous cherchez un emploi ou voulez en changer ? Retrouvez des milliers d’offres sur notre site
• Je te propose de réfléchir ensemble à la façon dont tu aurais pu leur en parler, tout en gardant ta posture de manager. Par exemple, nous pourrions écrire l’introduction ou le plan d’une réunion que tu organiserais à ce sujet. Es-tu d’accord pour que je te pose des questions, que je prenne des notes, et que je te renvoie un texte composé avec tes propres mots et expressions ?D’accord, on peut essayer…
Après l’entretien
Eric dispose de valeurs de manager fortes, un socle sur lequel il peut s’appuyer pour établir sa propre définition du «bon manager». Et la partager avec son équipe.
Quelques jours plus tard, j’envoie à Eric la proposition de lettre suivante : «Chère Stéphanie, j’aurais aimé te dire plus tôt qu’il n’y a pas un job, pas une responsabilité, qui justifie que l’on foute sa vie en l’air. Mais je ne te l’ai pas dit, car j’avais peur d’être intrusif. Aujourd’hui, j’ai pris la décision de le dire au reste de l’équipe, car je pense qu’il est important pour un manager de respecter la vie privée de ses collaborateurs et de ses collaboratrices, mais je pense qu’il est encore plus important de se sentir responsable et de parler.
>> A lire aussi – Pour manager, faites parler vos émotions !
D’ici quelques jours, je réunis les membres de l’équipe pour échanger ensemble sur la façon dont nous pouvons prendre soin les uns des autres. J’accepte de leur montrer combien ta disparition m’a impacté. J’accepte de partager avec eux qu’un manager n’est pas toujours fort, mais qu’il a aussi des faiblesses, même s’il garde le cap. Je vais leur proposer de parler de la façon dont collectivement, nous pouvons partager nos expériences, nous montrer plus sincères les uns vis-à-vis des autres. A mon avis, cela n’empêche ni le professionnalisme, ni la performance. Stéphanie, je vais faire cela pour donner un sens à ta disparition, et pour honorer ton souvenir dans notre équipe.»
Dans la foulée, Eric a organisé une réunion d’une demi-journée avec ses collègues, suivie d’un déjeuner. Cette réunion a été émouvante et digne. L’ensemble de l’équipe l’a appréciée : rien n’avait été organisé depuis le suicide de Stéphanie et chacun souffrait dans son coin sans oser en parler aux autres. Cela a été l’occasion d’établir une communication et de renforcer un lien entre les membres de l’équipe. Quant à Eric, cela lui a permis de retrouver son énergie et sa motivation à venir travailler le matin. Les coups de stress et la brûlure à l’estomac se sont espacés, puis ont disparu en quelques semaines.
Vous aussi, vous pouvez participer à cette rubrique, en nous envoyant un mail où vous expliquez succinctement votre situation et la question sur laquelle vous souhaitez travailler.

Francine Pernod

Francine Pernod

Laissez vos commentaires!