Assurance-chômage : “Avec sa réforme, le gouvernement monte les travailleurs contre les chômeurs”, dénonce Philippe Martinez

Share on facebook
Share on google
Share on twitter
Share on linkedin

Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, revient pour Capital sur sa conception de l’assurance-chômage, alors que se profile une réforme d’envergure.

Dans quelques jours, le 1er novembre prochain, entreront en vigueur les premières mesures de la réforme de l’assurance-chômage, un des plus gros chantiers législatifs de ces deux premières années de quinquennat Macron. Dévoilée en juin, puis actée par un décret publié fin juillet, la réforme a été marquée par l’échec des négociations entre partenaires sociaux, en février dernier, ce qui a abouti à une reprise en main par le gouvernement. Impact des mesures, avenir de la négociation entre syndicats et patronat, solutions pour endiguer le chômage… Capital a discuté de toutes ces questions avec Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT.

Capital : le 1er octobre dernier, la CGT a déposé un recours devant le Conseil d’État pour contester la réforme de l’assurance-chômage. Pourquoi ?

Philippe Martinez : Parce que cette réforme ne nous satisfait pas et qu’elle va diminuer les droits de 1,3 million de personnes. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à avoir fait cette démarche : Force Ouvrière, la CFE-CGC et Solidaires attaquent également la réforme.

Capital : Vous avez justement été invité au congrès du syndicat de cadres de la CFE-CGC. Est-ce à dire que vous avez une “convergence des luttes”, notamment sur cette question de la dégressivité des allocations chômages ?

Philippe Martinez : Je m’entends bien avec tous les secrétaires généraux des organisations syndicales. S’agissant du congrès de la CFE-CGC, disons que j’ai senti qu’il y avait un bon accueil lors de la congrès envers la CGT. D’ailleurs, sur de nombreuses questions – comme le chômage, les retraites, la reconnaissances des qualifications – nous sommes d’accord. Néanmoins, sur les modalités d’action, d’engagement, nous avons sûrement besoin de discuter plus en profondeur avec eux.
>> À lire aussi – “Faire cotiser plus longtemps sans toucher à l’âge de départ, on prend les gens pour des imbéciles”, accuse Philippe Martinez
Capital : Est-ce dû à la personnalité de leur patron, François Hommeril, ou est-ce le moment qui veut ça ?
Philippe Martinez : Forcément, j’ai des atomes crochus avec François Hommeril puisque, comme moi, il vient de l’industrie (rires). C’est aussi, je pense, lié aux militants de la CFE-CGC qui, pendant leur congrès, m’ont interpellé pour que l’on fasse des choses ensemble. Avec eux, sur beaucoup de sujets, nous avons beaucoup de points d’accord.
Capital : Revenons à la réforme de l’assurance-chômage. L’Unédic a démontré, dans sa récente étude d’impact, que des centaines de milliers de demandeurs d’emploi seront touchés par les mesures. Ca vous étonne ?
Philippe Martinez : Non, cela montre même qu’avec nos propres projections des effets de la réforme, nous étions bien en-dessous de la réalité. La CGT n’en rajoute pas ! Nous avons contesté cette réforme depuis le début puisque l’objectif affiché est de faire des économies sur le dos des chômeurs. Et quand on veut faire des économies, qu’est-ce que l’on fait ? On durcit les conditions d’obtention d’allocation chômage donc on en exclut de plus en plus de l’indemnisation. Le gouvernement ne s’en est pas caché : dès le départ, dans la lettre de cadrage qui nous a été envoyée, l’objectif demandé par Édouard Philippe aux partenaires sociaux était de faire des économies.
Capital : Mais rien de cette réforme ne vous plaît ? Elle contient tout de même le principe d’un bonus-malus pour les entreprises les plus friandes de contrats courts…
Philippe Martinez : Vous pouvez me détailler exactement la mesure ? Nous n’avons pas encore le décret qui fixera les sept secteurs concernés. La seule chose que l’on peut dire, c’est pourquoi seulement sept secteurs ? Nous aurions préféré que cette mesure concerne plus d’entreprises. Prenez par exemple l’automobile, qui n’est pas concerné par la mesure : chez Renault, sur certaines chaînes d’usine, il y a 60% d’intérimaires ! Vous croyez vraiment que c’est parce que Renault ne trouve pas les compétences ? Nous pensons plutôt que c’est une volonté de précariser encore plus le travail. Et puis, des malus, pourquoi pas, mais des bonus, nous n’en voyons pas l’intérêt. Il y en a déjà beaucoup des bonus ! C’est ce que dit d’ailleurs un récent rapport de la Cour des comptes sur les exonérations sociales des entreprises : cette année, ellesreprésentent plus de 90 milliards d’euros. Pour quelle efficacité sur l’emploi ?
>> À lire aussi – Chômage après démission : les modalités dévoilées
Capital : Que pensez-vous de l’ouverture de l’indemnisation-chômage aux démissionnaires et aux indépendants ?
Philippe Martinez : Que l’on prenne en compte la diversité du monde du travail, c’est très bien. Mais cela ne doit pas cacher les vrais problèmes. Comme le fait que, depuis octobre 2018, les cotisations salariales d’assurance-chômage ont été supprimées et transférées vers la CSG, donc l’impôt. Cela revient à réduire le concept de Sécurité sociale puisque l’on exclut la partie chômage.
Capital : Pour vous, le transfert des cotisations chômage vers la CSG était un acte prémédité du gouvernement, avant sa réforme ?
Philippe Martinez : Oui, et c’est une vraie philosophie. On casse le modèle social français, basé sur la solidarité, via la cotisation sur votre fiche de paie, en la transférant vers l’impôt. C’est absurde : il y a des gens qui paient des cotisations et ne paient pas d’impôts ! C’est vraiment un changement de philosophie du modèle social français. Désormais, le gouvernement peut dire que vous payez trop d’impôt pour ces salauds de chômeurs qui sont payés à ne rien faire.
Capital : Emmanuel Macron voudrait donc monter la population contre les chômeurs ?
Philippe Martinez : C’est sa spécialité. Il pourrait même avoir la palme d’or de la division. Il y a toujours un gentil et un méchant dans ses réflexions : les méchants du privé qui ont un Code du travail alors que le service public n’en a pas, les chômeurs contre les travailleurs, les retraités contre les travailleurs…
Capital : Qu’aurait dû faire le gouvernement pour réduire le nombre de demandeurs d’emploi, objectif affiché de la réforme ?
Philippe Martinez : Réduire le chômage et indemniser les privés d’emploi, ça n’est pas la même chose. Premièrement, il faut que le chômage redevienne de la protection sociale, ce qui passe par un retour des cotisations sociales d’assurance-chômage. La cotisation, c’est quoi : c’est une partie de votre salaire, que vous ne touchez pas à la fin du mois, mais qui peut vous servir toute votre vie. Deuxième idée que nous défendons à la CGT, c’est le fait que les primo-demandeurs d’emploi, qui n’ont pas le droit à l’indemnisation, aient quelque chose, parce que chercher de l’emploi coûte cher. Il faut donc élargir le public de l’assurance-chômage.
>> Chômage des indépendants : un décret vient de préciser le montant et la durée de l’allocation
Capital : Rajouter des cotisations peut donner l’impression aux salariés, au final, que leur salaire diminue, comme ils ne voient pas tout de suite les fruits de ces cotisations…
Philippe Martinez : Justement, le gouvernement joue là-dessus ! Il entretient l’idée que baisser les cotisations fait augmenter les salaires, donc le pouvoir d’achat. À la CGT, nous avons un vrai débat depuis des années entre camarades sur cette questions. Certains me disent que l’important est ce qu’il y a en bas de la fiche de paie, donc le salaire net. Moi je leur dis, non, ce n’est pas ça l’important. C’est justement ce que dit aussi le Medef, que c’est le salaire net qui compte. Évidemment, puisque ce qu’il y a en brut, c’est du salaire que vous ne percevez pas tout de suite mais tout au long de votre vie via les cotisations ! Quand vous allez à l’hôpital, c’est bien votre salaire qui permet de ne quasiment rien payer. Moi, je milite pour faire plus de pédagogie sur les cotisations. Personne n’est insensible à une diminution des impôts, mais après on va gueuler parce que la route n’est pas entretenue, parce que le lycée est dégradé, etc.
Capital : Cette réforme de l’assurance-chômage a aussi représenté un échec de la négociation entre partenaires sociaux. Est-ce la fin d’une époque ?
Philippe Martinez : Oui, clairement. Et je tiens à le redire, l’assurance-chômage n’est plus du domaine du paritarisme, puisque c’est désormais l’impôt. Et ce ne sont pas les syndicats qui gèrent l’impôt. Peut-être que bientôt, on dira, la dette est trop forte, on vous baisse vos impôts, donc on diminue l’indemnisation des demandeurs d’emploi.
>> Assurance-chômage : voici pourquoi beaucoup vont y perdre

Francine Pernod

Francine Pernod

Laissez vos commentaires!