Les dangereuses utopies de Thomas Piketty

Share on facebook
Share on google
Share on twitter
Share on linkedin

Partout où la passion égalitaire a supprimé la propriété privée, les inégalités sociales se sont accrues… Par Éric Pichet, professeur à la Kedge Business School.

Après avoir pertinemment relevé dans son précédent livre, «Le Capital au XXIe siècle», un creusement des inégalités de revenus et surtout de patrimoines depuis une quarantaine d’années dans la plupart des pays, M. Piketty déroule dans son dernier opus de 1232 pages une immense ambition descriptive, explicative, théorique et prescriptive au moyen d’une présentation historique.
La partie descriptive du livre se fonde sur une abondante collecte d’informations parfois biaisée. Ainsi quand il vante la cogestion allemande qui donne la moitié des voix aux représentants des salariés, il omet de préciser que seules les entreprises de plus de 2000 salariés peuvent le pratiquer et, surtout, que le dernier mot revient toujours à l’employeur en cas de désaccord. Quand il affirme que la propriété est sacralisée dans les sociétés capitalistes, il oublie aussi qu’il existe toujours un mode d’expropriation légale dans l’intérêt général sous condition «d’une juste et préalable indemnité».
>> A lire aussi – La classe moyenne a-t-elle raison de se plaindre ?
La partie explicative est encore plus erronée. Affirmer que «l’inégalité n’est pas économique ou technologique : elle est idéologique et politique», c’est négliger l’impact des innovations technologiques dans l’émergence des très fortunés Gafam et sur la prospérité des travailleurs du savoir. Mieux, la Suède, présentée comme le modèle à suivre, est un redoutable contre-exemple de sa thèse.
En effet, à la suite d’une période de réduction des inégalités après la Seconde Guerre mondiale, ce pays, victime d’une perte de compétitivité largement due à un excès d’imposition du capital – que M. Piketty réclame –, a profondément remanié son système fiscal dans les années 1990, le fondant désormais sur une imposition duale caractérisée par un barème progressif sur les revenus du travail semblable au nôtre et une flat tax de 30% seulement sur l’ensemble des revenus du capital (plus-values, dividendes et intérêts). C’est d’ailleurs cet exemple qui a explicitement inspiré la doctrine fiscale de M. Macron au début de son quinquennat…
>> En vidéo – Thomas Piketty fait l’impasse sur le trou noir du vrai pouvoir financier selon Olivier Passet, directeur de la recherche chez Xerfi

Enfin, les prescriptions du docteur Piketty pour «dépasser la propriété privée par la propriété sociale et temporaire», largement utopiques pour des raisons constitutionnelles, se sont déjà révélées désastreuses dans le passé au vu par exemple des expériences soviétique, cubaine ou vénézuélienne. En réalité, partout où la passion égalitaire a supprimé la propriété privée, les inégalités sociales se sont accrues et les libertés «bourgeoises» ont disparu sur fond de misère généralisée alors que, depuis plus de deux siècles, le capitalisme fait preuve d’une insolente capacité d’adaptation lorsque son penchant inégalitaire est contrebalancé par une démocratie représentative et constitutionnelle.
>> A lire aussi – “Non, la France n’est pas un pays inégalitaire”
Si ses excès, encore aggravés par la présidence de M. Trump, doivent être corrigés, un réformisme réaliste et prudent est certainement la meilleure stratégie. Contre les utopies radicales liberticides peut-être est-il temps de rappeler la sagesse cartésienne préférant aux spéculations qui ne produisent aucun effet «les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé».
Cet article est au sommaire du nouveau Capital en kiosque et en numérique.

Francine Pernod

Francine Pernod

Laissez vos commentaires!