Savoir annoncer de mauvaises nouvelles à ses collègues

Share on facebook
Share on google
Share on twitter
Share on linkedin

Appliquer une décision qu'on désapprouve, c'est souvent le lot des managers de proximité. Jusqu'à quel point peut-on transiger avec ses valeurs ?

Dans l’agence de communication où elle travaillait, Muriel supervisait le travail de deux rédactrices numériques. Problème : faute de clients, il n’était plus possible de leur garantir des missions régulières. L’entreprise, par l’entremise de Muriel, leur manager direct, leur propose un autre poste. L’une d’elles refuse. Muriel est convoquée par son patron : «Il m’a dit : “Démerde-toi, fais-la plier.” Mais forcer les gens, ce n’est pas dans mon caractère. Et je la comprenais : elle voulait juste faire son métier. Cela m’a placé dans une situation très stressante, face à une mission impossible.»
Pierre, lui, est responsable d’exploitation quand sa direction lui demande de développer une nouvelle activité, sans lui donner les moyens de former ses équipes. «Ils étaient prêts à tout pour économiser. Même si cela exposait les les employés à des risques», explique-t-il. Comme Muriel ou Pierre, certains dirigeants doivent parfois avaler des couleuvres et mettre en œuvre des décisions qui ne sont pas les leurs, avec lesquelles ils ne sont pas d’accord, voire qui sont en contradiction totale avec leurs valeurs. Une souffrance renforcée par le manque de reconnaissance.
>> A lire aussi – La bonne manière d’annoncer une mauvaise nouvelle en entreprise
Dure vie que celle d’un manager de proximité placé entre le marteau et l’enclume. Une étude de l’université de Columbia (Etats-Unis), dirigée par le Dr Seth J. Prins en 2016 et fondée sur l’analyse des témoignages de 22 000 salariés, a montré que les cadres intermédiaires sont les plus touchés par la dépression : 19% des superviseurs et 14% des managers contre 12% parmi les PDG et les ouvriers. Les risques à long terme sont sérieux. Stress, épuisement, surmenage, perte de sens, démotivation, agressivité… «Quand le conflit interne naît du fait qu’on trouve les décisions qui nous sont imposées illogiques, cela va encore, explique Sébastien Hof, psychologue du travail. En revanche, quand cela touche aux valeurs, à ce qu’on a en soi de plus profond, c’est plus dramatique. Cela revient à se trahir soi-même. Cela peut mener au burn-out, au traumatisme, à la maladie, voire au suicide.»
Heureusement, il existe des solutions pour éviter d’en arriver là. Pour commencer, mieux vaut s’efforcer d’adopter une vision positive de la situation. Prenez toujours le temps d’impliquer votre N + 1 et de bien décortiquer les décisions avec lui. «Ayez cette conversation en tête-à-tête, pour prendre de la distance et préparer votre discours aux équipes», précise Anne Bléhaut, coach et dirigeante du cabinet Discerneo. N’hésitez pas à réclamer du soutien à votre hiérarchie pour vous aider lors de votre prise de parole face à vos collaborateurs, notamment en cas d’annonce de licenciements, de bonus décevants ou de sanctions. «Il faut demander à ses supérieurs d’inscrire le message dans son contexte, reprend la coach, afin d’être en mesure d’expliquer que l’on porte un choix qui est celui de l’entreprise.»
>> A lire aussi – Managers, voici comment (bien) gérer les conflits
Le dialogue avec l’équipe est indispensable. «Lorsqu’il s’agit d’un problème d’organisation ou de budget, il est parfois bénéfique de réfléchir ensemble à la solution, souligne Sébastien Hof, psychologue. On en revient au principe même du management, qui est de coordonner et non de contrôler.» Impliquer ses troupes permet de rompre l’isolement du manager de proximité, premier facteur de stress. Mais, attention, cette attitude n’est pas préconisée dans tous les cas de figures. C’est tout indiqué quand il s’agit de trouver une issue à une surcharge temporaire de travail. Par exemple : «On me demande de rendre ce projet avec une semaine d’avance sans m’accorder une aide extérieure. Vous avez des idées ?» En revanche, s’il y a du licenciement dans l’air, c’est à vous d’assumer.
Jordan Defas, aujourd’hui responsable des ressources humaines chez Le Slip Français, se souvient encore du moment où il a dû annoncer un plan de départs volontaires dans une entreprise où il travaillait : «J’en ai eu mal au ventre pendant plusieurs jours.» Il prend le temps de peaufiner le message avec sa direction et se fait coacher. «Cela m’a permis de prendre du recul, de me convaincre que ce que je faisais était fondamental pour la pérennité de l’entreprise et des autres emplois. Je me suis recentré sur le positif et je me suis investi à fond dans l’accompagnement des salariés qui partaient pour les aider à trouver une voie de reconversion qui leur convienne. Au final, cette partie-là m’a passionné. Certains ont réussi à se lancer dans de nouveaux projets professionnels. Certes, dans la vie comme en entreprise, il y a des moments douloureux. Mais ils permettent aussi de se poser la question de ses envies fondamentales.»
>> A lire aussi – Comment négocier avec son chef quand on n’est pas d’accord
Pour ce responsable, il est capital de s’exprimer lorsqu’on n’est pas d’accord avec sa hiérarchie : «Si le manager se contente d’être la courroie de transmission, il perd sa valeur ajoutée.» Camille, chef de projet dans la publicité, évoque ainsi le cas d’un manager avec qui il était en contact chez l’un de ses clients : «Sa direction a commencé par lui demander de réduire les coûts, ce qu’il a fait sans broncher, même s’il ne le vivait pas bien. Son équipe et ses moyens ont été progressivement réduits. Quelques années après, j’ai appris que lui-même avait été licencié. Il a scié la branche sur laquelle il était assis.»
En revanche, souligne Jean-Paul Lugan, consultant et président du cabinet spécialisé en management Lugan & Partners, quelles que soient les hésitations ressenties, il est hors de question de discuter les décisions devant les équipes : «Un manager a le devoir d’exprimer ses doutes avec son chef. Mais, comme dans un couple, il doit le soutenir devant les enfants.» Ce qui n’empêche pas de se montrer méfiant quand l’entreprise fait systématiquement peu de cas de votre questionnement. «Si votre hiérarchie n’est pas à l’écoute de vos désaccords, si elle se sert systématiquement des managers intermédiaires comme de la chair à canon pour faire le sale boulot, il faut fuir !», avertit Anne Bléhaut.
>> Notre service – Vous cherchez un emploi ou voulez en changer ? Retrouvez des milliers d’offres sur notre site
Muriel a ainsi fini par quitter sa boîte de communication, car elle sentait que la situation «empiétait sur sa santé». Pierre a bataillé plus d’un sans réussir à obtenir des moyens supplémentaires et il a également fini par partir, après plus de dix ans dans l’entreprise. Après une deuxième mauvaise expérience, qui l’a mené au burn-out, il est devenu consultant : «Aujourd’hui, quand on m’appelle, c’est qu’on est prêt à m’écouter et qu’on valorise mon regard d’expert. J’ai les moyens de travailler, une forme de reconnaissance et je me sens à nouveau crédible.»

Francine Pernod

Francine Pernod

Laissez vos commentaires!