“SpaceX veut monopoliser l’industrie spatiale et coloniser l’orbite basse”

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Des crédits européens en hausse, la mise en route de la nouvelle fusée Ariane 6, des projets de lancement foisonnants avec les nouvelles constellations de satellites : a priori, le ciel n'a jamais été aussi dégagé pour Arianespace. Mais pour son patron Stéphane Israël, la volonté hégémonique de SpaceX est une menace inquiétante.

Capital : Arianespace vient d’effectuer son 250e vol depuis 1980. Entre Ariane 1 et Ariane 5, qu’est-ce qui a changé ?
Stéphane Israël : En quarante ans, nous avons multiplié la puissance du lanceur par dix. Il peut emporter 10,5 tonnes de charge utile, contre 1,1 tonne au tout début. Ariane 5 effectue ce qu’on appelle un lancement double, avec deux satellites à son bord, ce qui permet de réduire les coûts d’accès à l’espace. Au total, Ariane a mis en orbite 451 satellites. La moitié des satellites de télécommunications géostationnaires en service ont été lancés par Arianespace.
Est-on entré dans une guerre des prix ?
Arianespace, qui réalise plus de la moitié de son activité sur le marché commercial, a toujours eu des compétiteurs, d’abord américains, puis russes. La saga Ariane, c’est une histoire européenne, mais c’est aussi une grande aventure à l’export. Au cours de la décennie 2010, nous avons observé un retour en force des lanceurs américains, avec deux spécificités : d’abord, un très fort soutien de l’Etat américain à travers de nombreux et coûteux lancements institutionnels, ensuite, la capacité à lever beaucoup de capitaux sur les marchés financiers. SpaceX, pour ne pas le nommer, est de plus en plus une machine à lever du cash.
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Peut-on parler de concurrence déloyale ?
Nous ne sommes pas régis par les lois de l’OMC comme Airbus et Boeing. Je ne parle donc ni de concurrence déloyale ni de dumping, mais de la façon dont le marché s’est structuré. Notre principal compétiteur, SpaceX, vend deux fois plus cher ses lanceurs aux institutions américaines – la Nasa et l’US Air Force – qu’il ne les vend à l’export. C’est un fait.
Ariane aussi bénéficie d’un fort soutien public.
Je ne conteste pas qu’Ariane soit également l’expression d’une volonté publique, à travers l’ESA (Agence spatiale européenne) qui coalise les contributions des Etats. Ainsi, 3,2 milliards ont été injectés dans l’industrie pour le développement d’Ariane 6 et mis en œuvre au prorata de la contribution des Etats. C’est la loi dite du retour géographique, qui a certes un coût, mais qui a aussi pour vertu de mobiliser les Etats comme contributeurs et clients. Le secteur spatial est fondamentalement un partenariat public-privé.
La préférence communautaire n’a pas toujours été respectée.
Nous avons énormément progressé sur ce point. L’Allemagne vient, par exemple, d’adopter une loi qui recommande d’utiliser Ariane 6. La Commission européenne, dans son nouveau règlement spatial, affirme, elle aussi, le principe d’autonomie d’accès à l’espace de l’Europe.
L’ESA vient d’obtenir une hausse de son budget. C’est une bonne nouvelle.
Effectivement. Sur les 14,4 milliards d’euros alloués, 2,7 milliards vont être affectés aux lanceurs dans les trois ans. Nous allons donc pouvoir rénover la base de Kourou, réaliser les onze vols restants d’Ariane 5 et mettre en service Ariane 6. La première Ariane 6 décollera courant 2020 et ArianeGroup prévoit d’en produire 14 d’ici mi-2023. Enfin, ces crédits vont nous permettre de préparer l’avenir, avec la mise au point d’un nouveau moteur à oxygène liquide et au méthane, dix fois moins cher que l’actuel et qui pourra, le cas échéant, être réutilisable.
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Est-ce à dire que vous validez le modèle de fusée récupérable promu par Elon Musk?
Nous allons travailler sur un prototype pour comprendre ce que coûte la récupération et ce qu’elle rapporte. La navette spatiale américaine n’avait pas trouvé son modèle économique. Etre récupérable implique une perte de performance de la fusée, qui doit embarquer l’énergie nécessaire à son retour et des coûts de remise en état. Ensuite, il faut savoir combien de lancements vous allez pouvoir réaliser – le nouveau marché des constellations, s’il dope le nombre de lancements, peut rendre pertinent un modèle fondé sur la réutilisation. Mais ce qui est fondamental, c’est d’avoir un système fiable, disponible et le moins cher possible. Arianespace a d’ores et déjà signé un contrat de grande constellation avec OneWeb, de l’américain Greg Wyler, qui prévoit 21 lancements, avec à chaque fois plus de 30 satellites.
De son côté, SpaceX a demandé l’autorisation de lancer 42.000 satellites. C’est du bluff ?
Ce que l’on voit avec SpaceX, c’est un projet de monopolisation de l’industrie spatiale et de colonisation de l’orbite basse. Elon Musk veut à la fois construire, lancer et opérer sa propre constellation et il veut le faire pour… 42.000 satellites. Il espère tirer 25 milliards de revenus de sa constellation, c’est-à-dire l’équivalent de la totalité des revenus des opérateurs existants. Cela traduit une ambition hégémonique. Les orbites basses ne pourront pas accueillir impunément des dizaines de milliers de satellites s’il n’y a pas un gendarme pour réguler tout cela. Aujourd’hui, il n’y en a pas. C’est un peu “pousse-toi de là que je m’y mette”.
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Quel est l’intérêt de ces satellites en orbite basse?
Ces satellites, qui tournent autour de la terre à moins de 1.000 km d’altitude, offrent un délai de latence plus faible que les satellites géostationnaires. Pour les nouveaux besoins de connectivité, les jeux vidéo, l’Internet des objets, la voiture autonome, la desserte des territoires isolés, les usages militaires, il y a une nouvelle économie spatiale qui se met en place. Mais ces constellations n’ont pas que des avantages. D’abord, elles desservent une partie du temps des zones où il n’y a personne, comme les océans. Il y a aussi un enjeu lié à la fin de vie de ces satellites qui doivent se désintégrer dans l’atmosphère. Attention aux risques de collisions et de débris : on chiffre déjà à 20.000 le nombre d’objets dans l’espace.
Blue Origin, d’Amazon, vous inquiète moins ?
La façon dont Amazon organise son activité spatiale laisse à penser qu’il répondra davantage aux canons de notre industrie. Il ne semble pas exclure, par exemple, d’autres lanceurs que les siens pour déployer sa constellation. Nous verrons bien.
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Quels sont les atouts d’Ariane 6 ?
Ariane 6 sera 40% moins chère qu’Ariane 5. On a effectué un énorme travail d’optimisation des coûts. Les étages de la fusée seront assemblés aux Mureaux (Yvelines), à Brême (Allemagne) et en Guyane, à l’horizontale et non plus à la verticale. ArianeGroup a adopté de nouvelles méthodes de conception, ce qu’on appelle le “design to cost”. Enfin, les délais de réalisation d’un tir seront fortement raccourcis en Guyane. On espère les ramener à neuf jours au lieu de trente aujourd’hui. Autres atouts, la souplesse d’utilisation et la polyvalence, avec un champ de missions accru. Le moteur du dernier étage de la fusée, fabriqué à Vernon (Eure), pourra en effet être rallumé en cours de mission pour aller sur différents plans d’orbites. Ariane 6 existera en deux versions, avec quatre propulseurs ou deux pour les missions plus légères comme Galileo, dont nous avons envoyé 26 satellites depuis 2011, sur un total de 30. Galileo offre une précision dix fois supérieure au GPS américain, et compte déjà 1 milliard d’utilisateurs, dont vous faites partie, sans le savoir…

Francine Pernod

Francine Pernod

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