VLC, l’histoire extraordinaire du logiciel français le plus téléchargé au monde

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Reconnaissable à son logo en forme de cône de chantier, ce logiciel permet de lire tous les formats vidéo. Bien qu'il compte 400 millions d'utilisateurs dans le monde, ses créateurs en ont tiré très peu profit.

Difficile de faire moins glamour ! C’est dans un immeuble passe-partout au bord du périphérique parisien que VLC s’est installé. Dans les bureaux où une quinzaine d’informaticiens sont penchés sur leurs écrans, l’atmosphère est à l’avenant, austère. Seules notes de fantaisie, une peluche et une belle coupe de fruits. C’est pourtant bien ici que réside l’un des fleurons de la French Tech. Avec près de 3 milliards de téléchargements, le lecteur vidéo VLC est en effet le logiciel français le plus populaire du monde ! « Ce n’est pas le genre de la maison de se donner des airs de start-up avec baby-foot et gros coussins pour que les salariés puissent se relaxer », signifie le boss, Jean-Baptiste Kempf, 36 ans, un air d’éternel étudiant en train de cogiter.
Reconnaissable à son logo en forme de cône de chantier, VLC est un programme multimédia que tout un chacun utilise sur son ordinateur sans même y prêter attention. Mine de rien, une vraie superstar de la Toile : il compte autant d’utilisateurs – dans les 400 millions – que les Skype, eBay, Avast et autres. Au côté du navigateur Mozilla Firefox et de la suite bureautique LibreOffice, VLC figure ainsi parmi les logiciels libres grand public les plus répandus.
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« Sa réputation est vraiment excellente dans toute notre communauté », s’enthousiasme Greg Farough, le directeur de campagne de la Free Software Foundation, association basée à Boston qui défend l’open source, ce pan du monde informatique où les programmes sont gratuitement mis à disposition de tous et peuvent être adaptés en fonction des besoins des uns et des autres. « Grâce à la qualité de ses écoles d’ingénieurs, la France est à l’avant-garde des logiciels libres, affirme Mathieu Poujol, vice-président sécurité, cloud et infrastructures du cabinet Teknowlogy. VLC est l’un des symboles de cette excellence. »
Partager ses lignes de code plutôt que courir après les profits : c’est la philosophie de ces drôles de développeurs, avant tout passionnés par l’excellence technologique. D’ailleurs, il ne faut pas pousser beaucoup Jean-Baptiste Kempf pour qu’il dénigre la « start-up nation », une fumisterie selon lui, qui consiste à donner beaucoup d’argent à des projets « débiles », à faible innovation, les « Airbnb de la pierre tombale » comme il dit. Fort de quoi, lui et son équipe d’une vingtaine de collaborateurs se contentent de peu.
VideoLAN, l’éditeur de VLC, est une association à but non lucratif. Et sa cousine commerciale, Videolabs, qui vend du conseil aux grands groupes, ne réalise qu’entre 1,5 et 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le patron gagne moins que certains de ses informaticiens. Quant au directeur technique, Ludovic Fauvet, chassé par les grands groupes, il a préféré rester fidèle aux pionniers de cette incroyable aventure.
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Celle-ci a démarré en 1996 à l’Ecole centrale Paris. Les brillants apprentis ingénieurs demandaient alors à la direction d’améliorer le réseau informatique, pour mieux bosser, disaient-ils. Mais ils souhaitaient surtout jouer plus facilement aux jeux vidéo, notamment Doom, très en vogue à l’époque. Bouygues, l’un des principaux partenaires de l’établissement, et sa filiale TF1 acceptèrent de les financer s’ils étaient capables de diffuser de la télévision. Voilà comment est né l’un des tout premiers services de streaming et la version pionnière de VLC (V pour vidéo, L pour « local area network » – « réseau local » en anglais – et C pour client). « C’est un enchaînement de circonstances favorables, rien n’a vraiment été pensé à l’avance », conclut Jean-Baptiste Kempf, qui a rejoint Centrale en 2003 avant de prendre la direction de VideoLAN cinq ans plus tard.
La raison de la percée du software français ? Il a été le premier à lire proprement les DVD sur les ordinateurs Mac et aussi à être capable de gérer tous les formats vidéo, ce qui évitait aux utilisateurs de devoir chercher la bonne version d’un film avant de le télécharger. Au point de devenir un standard international dès le début des années 2010. Aujourd’hui, des géants comme YouTube ou Netflix utilisent cette base pour encoder leurs vidéos sur différents formats.
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Près de 800 membres de la « communauté » ont permis au fil des années de peaufiner l’outil, une centaine travaillent toujours à son amélioration. « Il faut apporter entre 10.000 et 15.000 modifications à VLC chaque année », précise Kempf. Faut-il y voir une consécration ? En 2017, Wikileaks a révélé que la CIA avait utilisé une ancienne version de VLC pour pirater des ordinateurs.
C’est dire, en tout cas, que les centraliens n’ont pas manqué d’occasions de monétiser leur bijou, avec des propositions « en dizaines de millions d’euros ». Mais le terme même de business model semble leur donner de l’urticaire. « Un tas de gens, y compris des très gros comme Google ou Microsoft, ont eu envie de prendre possession de VLC ou m’ont promis de l’argent contre des applis plus ou moins intéressantes », raconte encore le programmateur en chef. Refus poli.
Mais comme on ne vit pas que d’amour, d’eau fraîche et de lignes de code, Kempf a quand même créé Videolabs en 2012 pour vendre du consulting informatique et des formations autour de VLC et de versions professionnelles. Ses développeurs exécutent aussi des travaux ultrapointus pour des entreprises de la tech. YouTube ou Samsung ont ainsi fait appel à eux, tout comme Free pour le lecteur vidéo de sa dernière box Delta. De quoi payer les salaires, modestes, et financer la quatrième version de VLC qui sera prête de « façon imminente ».
Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Le développeur rebelle espère néanmoins réussir bientôt un gros coup. Une équipe de recherche de Videolabs s’est installée à Station F, le haut lieu des startupers parisiens. Elle travaille à la conception d’un software qui permettrait de recommander à ses utilisateurs des programmes piochés dans toutes les grandes plateformes de vidéo, en fonction de leurs choix passés. Ce service serait toujours gratuit, mais il y aurait moyen de le monétiser : créer une sorte d’Audimat mondial de la vidéo. « Netflix, Amazon, Disney et autres en auront de plus en plus besoin », assure Jean-Baptiste Kempf. Espérons simplement qu’il ne bradera pas ce service.

Francine Pernod

Francine Pernod

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