Au boulot, “il faut en finir avec la culture du sprint !”

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Il n'y aura pas de retour à la normale dans le monde du travail, décrypte Boris Cyrulnik, spécialiste mondial de la résilience. Après le traumatisme de la crise sanitaire, le processus lent de reconstruction entraînera un changement culturel majeur dans les entreprises. Une chance à saisir !

Neuropsychiatre, Boris Cyrulnik a popularisé et développé en France le concept de résilience, introduit par John Bowlby dans ses travaux sur la théorie de l’attachement (1960-70). La résilience est pour lui «ce processus complexe par lequel les blessés de la vie peuvent déjouer tous les pronostics». Autrement dit, la capacité à vivre, à réussir et à se développer en dépit de l’adversité. Un principe que l’entreprise, menacée dans son existence par l’impact de la crise sanitaire, devrait adopter jusqu’à chambouler sa façon de produire, de s’organiser, de commercer et de manager. Avec un mot clé : soutenir ses collaborateurs.Management : Que signifie le terme de résilience ?Boris Cyrulnik : La résilience désigne un processus d’évolution, une adaptation suivie d’une transformation. Le mot vient du verbe latin resilio, qui veut dire «sauter en arrière». D’où les verbes rebondir, résister à un choc… Ce concept est employé dans divers domaines. En physique, on dit qu’un matériau est résilient parce qu’il est capable de reprendre sa structure initiale après une collision, tout en en gardant des traces. En agriculture, un sol est dit résilient lorsqu’après une inondation ou un incendie, la vie reprend mais pas de la même manière. A Toulon, près de chez moi, il y a eu de gigantesques feux de forêt. Après trois ans, on a vu réapparaître des chênes à la place des pins, une nouvelle faune, du petit gibier et des aigles qui avaient déserté les lieux depuis longtemps. La nature s’est adaptée en se transformant. La nouvelle organisation n’est pas plus forte que l’ancienne ni plus fragile, elle est juste différente.Une structure humaine, société ou entreprise, peut-elle se régénérer aussi profondément après une crise ?Après de terribles catastrophes, l’humanité a su reconstruire une culture, remailler ses rapports sociaux. Par exemple, la peste noire en 1348, qui causa la mort d’un Européen sur deux en deux ans, a eu pour conséquence radicale l’effondrement du servage, l’un des fondements de l’économie médiévale. Il y a eu tellement de morts parmi les serfs que les terres n’étaient plus cultivées. Dès lors, les seigneurs ont dû rémunérer les paysans pour exploiter leurs terres. Les rapports de production et la hiérarchie des valeurs ont été chamboulés. Le servage a disparu en deux ans. Une autre modification majeure est survenue dans l’intimité de la vie. Les gens qui vivaient dans la peur ont redécouvert «l’art du foyer», détrônant l’art religieux. La peinture de l’époque montre du gibier, des fruits, des légumes, de l’eau, du vin sur la table et des tapis au sol. Après la crise du Covid-19, il y aura des changements profonds, c’est la règle !>> A lire aussi – Retour au bureau : managers, voici comment remotiver vos équipesMais qu’en est-il sur le plan psychologique ?On peut faire le parallèle avec une équipe abîmée par un traumatisme. Chaque individu est différent, mais le mécanisme de la résilience est le même. Après un choc traumatique, le cerveau s’arrête, l’individu est sidéré. Il se recroqueville, se replie sur lui-même. Ensuite, il réagit en fonction de la manière dont il s’est construit, avec ses facteurs de vulnérabilité plus ou moins prégnants, ses problèmes de socialisation, ses retards scolaires, ses manques éducatifs, sa famille dysfonctionnelle ou pas… Le confinement et l’après-confinement ont pu être vécus comme une situation d’agression psychologique. Au moment de reprendre leur poste, certains se sentiront désorientés par les nouvelles conditions de travail, l’omniprésence des consignes sanitaires, le port du masque, le réaménagement des lieux, les collègues absents ou malades, la distanciation…. D’autres ne vont pas en souffrir et seront même parfois galvanisés par ces mutations.Comment les plus fragiles peuvent-ils réparer ce traumatisme au travail ?L’important c’est de donner au salarié et à l’équipe un sens à l’épreuve qu’ils traversent. De les aider à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils vivent. C’est le rôle de ceux que je nomme les tuteurs de résilience, éducateur, entraîneur, manager, médecin du travail. Par la parole et leur écoute, ils vont déclencher le processus de transformation. Par exemple, après l’attentat du Bataclan, les blessés, les survivants, ont pu échanger avec les voisins, les associations, les pompiers, la police, les psychologues. Ils ont cherché à comprendre ensemble. Un an après, 90% des syndromes traumatiques avaient disparu. L’écriture aussi est salutaire, pour mettre à distance ses émotions, canaliser l’hyper activité de son cerveau comme l’a fait Philippe Lançon, rescapé de la tuerie de Charlie Hebdo, auteur du Lambeau. L’isolement et le silence sont la pire des choses. Les liens humains et les interactions sociales sont essentiels à la réparation.>> A lire aussi – Retour au bureau : le chef doit-il être plus conciliant ?La résilience peut-elle s’apprendre ? Oui, parce que la résilience est un processus évolutif et on peut apprendre à déclencher ce processus. Les militaires savent très bien se préparer à la résilience. Avant le combat, ils s’entraînent physiquement et mentalement. Pourquoi y aller ? Pour défendre une juste cause, la paix dans un pays, etc. Pendant le combat, le soldat n’est jamais seul, il est très entouré et peut compter sur une équipe à l’arrière. Après le combat, tous les acteurs se réunissent pour débriefer, parler de ce qui s’est bien et mal passé. Ils peuvent ainsi se poser les bonnes questions. Dès lors, ils enclenchent leur résilience. Dans les hôpitaux, avant et après une opération chirurgicale ou une réanimation compliquée, ce cheminement en trois temps est identique, avec les médecins, anesthésistes, infirmières, aides-soignantes.>> Notre service – Trouvez la formation professionnelle qui dopera ou réorientera votre carrière grâce à notre moteur de recherche spécialisé (Commercial, Management, Gestion de projet, Langues, Santé …) et entrez en contact avec un conseiller pour vous guider dans votre choixEn entreprise, que peut faire un manager pour aider ses salariés à entrer en résilience?Avec le DRH, il peut soutenir son équipe et la sécuriser au maximum, en mettant en place des facteurs de protection indispensables à la résilience. Une condition sine qua non pour que les équipes entrent dans le processus et acceptent de prendre un nouveau départ. Le salarié de retour va exprimer ses attentes : «Je veux bien retravailler, mais pas comme avant. Plus lentement, mais pas plus mal.» Le collectif et l’entreprise vont devoir s’adapter, revoir leur copie et non pas répéter le fonctionnement passé, comme le flux tendu, la cadence, la sacralisation de la performance. Les méthodes de travail feront davantage de place à la flexibilité et l’autonomie. Il s’agit aussi d’organiser des réunions d’explication, des discussions, d’orchestrer une réflexion collective sur les problèmes qui se sont posés pendant la crise, sur les échecs ou erreurs potentielles. Si les salariés se sentent soutenus, ils affronteront le traumatisme avec plus de courage, parce qu’ils savent que le management va les aider. Il faut savoir que les enfants développent leur résilience grâce au sentiment d’être importants aux yeux d’une autre personne. Les dirigeants, managers et RH feront donc connaître à chaque collaborateur qu’il est important, qu’ils le prennent en considération et lui font confiance. Qu’est-ce qui peut concrètement changer en entreprise ?La crise sanitaire et le confinement ont eu un effet loupe. Dirigeants et managers se rendent compte que les gens ne sont pas corvéables à merci. Ils ont besoin de respirer et l’entreprise s’aperçoit que les pauses ne sont pas du temps perdu. Celle qui serait tentée de mettre la pression pour rattraper les retards de production n’en sortira pas toujours gagnante. Les salariés ont par ailleurs découvert que le «sprint» permanent, vite se préparer, vite sauter dans le train, vite écrire un rapport, vite manger, n’est pas toujours nécessaire pour être efficace et productif. Ce comportement au ralenti, testé en télétravail au printemps, pourrait faire tache d’huile au bureau. Le dirigeant va devoir revoir ses priorités. La solidité du lien social et de la solidarité à tous les niveaux, notamment entre collègues, étant un facteur de protection capital, il lui faudra casser l’isolement et donc la rumination dans les esprits. Le rapport avec la hiérarchie va être également bouleversé. Certaines équipes, notamment en hôpital, avec l’afflux important des patients, ont pu prendre des décisions de façon collégiale, sans «chef» physiquement présent. Les maraîchers, artisans et autres indépendants, ont redécouvert la vente directe, en court-circuitant la grande distribution ou divers intermédiaires. >> A lire aussi – Télétravail : managers, voici comment recréer de la proximité avec vos équipesOn parle des «petits métiers» qui ont retrouvé leur dignité… grâce à leur résilience ? Oui, on a parlé des premiers de corvée : caissières, éboueurs, postiers, routiers… L’entreprise pourrait valoriser, mettre à l’honneur ces fonctions considérées comme moins nobles en interne. En activité au plus fort de la crise, ce sont eux qui ont en effet encaissé les chocs de clients négligents, voire de supérieurs stressés, et assumé un travail dangereux au regard du risque de contamination virale. Ils ont dû faire preuve de résilience. Dans la même veine, en 2010, lors du tremblement de terre en Haïti, j’ai observé que les enfants de rue qui étaient méprisés, rejetés, se sont retrouvés à guider les rescapés en ville, car ils en connaissaient bien les méandres, conseillant les points d’eau potable et autres lieux sûrs aux «nantis». Au départ moins bien lotis, ils ont réussi à se mettre au service des autres, grâce à leur mode de vie. Voilà un bel exemple de résilience. Suite à un événement traumatique, l’individu ou l’équipe doivent absolument partager et rester acteur pour diminuer l’impact de la blessure.>> Notre service – Vous cherchez un emploi ou voulez en changer ? Retrouvez des milliers d’offres sur notre siteQuelle différence faites-vous entre résistance et résilience ?La résistance permet d’affronter l’agression. La résilience vient après, puisqu’elle permet de reprendre un autre développement. Aujourd’hui, nous sommes encore dans la résistance, nous avons peur de perdre notre emploi, de voir notre entreprise couler. On colmate les brèches. Plus tard, viendra le changement de culture, sur des thèmes aussi variés que la consommation, les transports, le travail, les loisirs. Et l’entreprise devra réfléchir à ce qu’elle devra mettre en place pour être plus forte à la prochaine crise. Je pronostique des débats passionnants sur la valeur de la performance !Propos recueillis par Marie-Madeleine Sève>> Comment redonner du sens à son travail : c’est la Une du dernier numéro de Management. Accédez en quelques secondes à ce dossier en vous abonnant, à partir de 2,50 euros par mois, sur la boutique en ligne Prismashop

Francine Pernod

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